Les chiens domestiques sont-ils toujours en mesure de choisir la plus grande quantité de nourriture ?

Marc Hauser, dans son volume intitulé Wild Mind, argumente que tous les animaux disposent de trois outils cognitifs de base, soit (1) la capacité de reconnaitre les objets et de prédire leur déplacement en fonction de différentes situations, (2) la capacité de se représenter l’environnement physique et de naviguer à l’intérieur de celui-ci et (3) la capacité de discriminer les quantités. C’est ce dernier outil cognitif qui fait l’objet de ce commentaire. Après un survol de la littérature concernant la capacité du chien domestique à discriminer entre deux quantités, mon choix s’est arrêté sur une étude réalisée par Camille Ward et Barbara Smuts (2007), laquelle est résumée dans les paragraphes qui suivent.

L’objectif de cette étude est d’explorer la capacité du chien domestique à discriminer deux quantités de nourriture qui lui sont présentées. En plus, les auteurs tentent de confirmer que le mécanisme cognitif permettant au chien domestique de discriminer deux quantités de nourriture est en concordance avec la loi de Weber qui dicte que, plus le ratio formé à partir de la division de la plus petite quantité par la plus grande quantité de nourriture diminue, plus il est facile de discriminer ces deux quantités. La loi de Weber prédit aussi que plus la distance numérique entre deux quantités est élevée (2 vs 4 versus 4 vs 8), plus il est facile de les discriminer. En dernier lieu, les auteurs explorent si la capacité du chien domestique à discriminer les quantités résulte réellement d’une représentation mentale des quantités ou bien s’ils utilisent tout simplement des indices perceptuels leurs permettant de discriminer les quantités.

Dans une première expérience, 29 chiens domestiques appartenant à des propriétaires privés sont exposés une seule fois à huit combinaisons de deux quantités de nourriture (1 vs 4 [ratio = .25], 1 vs 3 [ratio = .33], 1 vs 2 [ratio = .50], 2 vs 5 [ratio = .40], 2 vs 4 [ratio = .50], 2 vs 3 [ratio = .67], 3 vs 5 [ratio = .60] et 3 vs 4 [ratio = .75]) présentées dans un ordre aléatoire. Les deux quantités sont révélées simultanément et demeurent visibles jusqu’à ce que le chien ait fait son choix.

Des 29 chiens présents au départ, trois chiens n’ont pas terminé l’expérience et huit autres chiens ont présenté un biais de latéralisation, choisissant l’un des deux côtés à tous les essais indépendamment de la quantité de nourriture présentée. Ces chiens sont éliminés des analyses. En tant que groupe, les 18 chiens restants ont choisi la quantité la plus élevée de nourriture plus souvent et leurs résultats sont caractéristiques de ceux prédits par la loi de Weber.

Deux des chiens ayant participé à l’Expérience 1 sont ensuite testés dans une seconde expérience qui comprend trois conditions présentées de façon successive. Les chiens sont testés avec les mêmes combinaisons qu’à l’Expérience 1 en plus d’être exposés à deux nouvelles combinaisons (1 vs 1 et 1 vs 5). La procédure de la première condition est identique à l’Expérience 1 alors qu’à la deuxième condition, les chiens ne sont plus en mesure de voir directement la nourriture lorsqu’ils doivent faire leur choix puisqu’un contenant est déposé par-dessus la nourriture au moment du choix. Dans la troisième condition, la nourriture n’est plus présentée simultanément, mais plutôt successivement et la nourriture, tout comme lors de la deuxième condition, n’est plus directement visible lorsque les chiens font leur choix.

Lorsque tous les essais sont combinés, ces deux chiens ont choisi la plus grande quantité au-delà du niveau de la chance. Chez l’un des chiens, l’effet de ratio et l’effet de distance sont retrouvés pour la première et deuxième condition, mais sont absents pour la troisième condition. Pour le second chien, l’effet de ratio n’est présent que pour la première condition et l’effet de distance est absent des trois conditions.

De façon générale, les résultats supportent le fait que les chiens peuvent discriminer entre deux quantités de nourriture et choisir la plus grande quantité. Les résultats à l’Expérience 1 suggèrent aussi que les chiens utilisent un mécanisme d’approximation des quantités qui obéit à la loi de Webber. Cependant, l’ajout, dans l’Expérience 2, des conditions 2 et 3 dans lesquelles la nourriture n’est plus directement visible lors du choix, semble rendre la tâche plus difficile. En effet, l’un des deux chiens (Acorn), qui lors de la première expérience a obtenu un score parfait en étant capable de choisir la plus grande quantité pour toutes les combinaisons, n’a pas été en mesure lors des conditions 2 et 3 de l’Expérience 2 de choisir la plus grande quantité au-delà du hasard pour aucune des combinaisons. Ces résultats suggèrent que malgré le fait que les chiens dans l’Expérience 1 sont capables de discriminer et de choisir la plus grande quantité de nourriture dans la majorité des cas, ceux-ci sont dépendants jusqu’à un certain point des indices perceptifs qui sont présents pour en être capable.

Critiques et direction future

Ma principale critique concerne l’absence d’une considération concernant la perte de 8 de leurs 29 chiens lors de la première expérience due à un biais de latéralisation. Il semble en effet prudent de la part des auteurs d’exclure ces chiens de leur étude puisque lors d’un prétest (1 vs 5 [ratio = .20]) ces chiens ne sont pas en mesure de comprendre la tâche qu’ils leur sont présentés et de choisir la plus grande des deux quantités. Cependant, en faisant ainsi, les chercheurs ont fait l’assomption que ces chiens auraient performé de la même façon pour tous les tests formels, ce qui n’est pas nécessairement le cas. De plus, les auteurs ne tentent pas d’expliquer les raisons de l’utilisation d’une telle stratégie par les chiens. En effet, si nous nous interrogeons sur l’utilité d’une telle stratégie au point de vue adaptatif, il est peu probable que l’animal favorise un choix où il reçoit peu de nourriture alors qu’une plus grande quantité est clairement disponible. Il est possible que dans une telle situation, l’apparition de ce type de stratégie dans le répertoire comportemental du chien domestique soit expliquée par le fait que depuis des milliers d’années, le chien domestique est devenu dépendant de l’être humain pour se nourrir. Cette explication reçoit un certain support provenant d’une étude produite par Utrata, Virányi & Range (2012) dans laquelle 11 loups sont étudiés pour observer leur capacité à discriminer des quantités. En effet, dans cette étude, les auteurs ne notent aucun biais de latéralisation, renforçant ainsi l’idée que la dépendance du chien domestique à l’être humain pour se nourrir favorise l’apparition de ce type de biais de navigation. Il est cependant à noter que la méthodologie utilisée par les auteurs est assez différente de celle utilisée par Ward et Smuts, il est donc possible que l’absence du biais de latéralisation chez le loup soit due à ces différences plutôt qu’à de vraies différences dans la capacité de ces deux espèces à discriminer les quantités.

Références

Pour ceux qui seraient intéressé à consulter l’article de Ward et Smuts ou l’article d’Utrata, Viranvi & Range (2012), voici les références complètes :

Ward, C., & Smuts, B. B. (2007). Quantity-based judgments in the domestic dog (Canis lupus familiaris). Animal Cognition, 10(1), 71–80. doi:10.1007/s10071-006-0042-7

Utrata, E., Virányi, Z., & Range, F. (2012). Quantity Discrimination in Wolves (Canis lupus). Frontiers in Psychology, 3(November), 505. doi:10.3389/fpsyg.2012.00505

Auteur de ce commentaire :

Pierre Nadeau-Marchand, étudiant à la maîtrise en psychologie, Université de Moncton. Commentaire préparé dans le cadre du cours PSYC6423 (séminaire d’études dirigées)

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About Sylvain Fiset

Ph.D, professor of psychology Main field of research: animal cognition Secteur des Sciences Humaines Université de Moncton, Campus d'Edmundston Edmundston, N.-B. Canada E3V 2S8
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