Miroir, mon beau miroir, dis-moi moi où est mon propriétaire : Les chiens comprennent-ils vraiment ce qu’ils aperçoivent dans le miroir?

Marc Hauser, dans son livre intitulé Wild Mind, argumente que chaque espèce est munie de capacités cognitives pour reconnaitre les autres. En effet, pour qu’une espèce soit en mesure d’assurer sa survie, il est important que les individus puissent distinguer les males des femelles, les jeunes individus des plus âgés et les individus appartenant à la même lignée génétique. Cependant, la capacité d’un individu à se reconnaitre soi-même est beaucoup plus rare dans le règne animal. Même chez l’être humain, la capacité d’un individu à reconnaitre son reflet dans un miroir n’apparait qu’aux alentours de la deuxième année de vie. En effet, avant cette période, un enfant ne se reconnait tout simplement pas lorsqu’il se regarde dans un miroir. Le présent commentaire adresse la capacité du chien domestique à comprendre le concept de réflexion au travers d’une étude publiée en 2011 par Tiffani J. Howell et Pauleen C. Bennett dans le Journal of Veterinary Behavior.

Quarante chiens domestiques âgés de 18 mois et plus participent à cette étude. Ils sont choisis à partir de deux critères : (1) la présence de deux propriétaires et (2) la capacité du chien à demeurer assis pour une durée d’une minute lorsque cette commande leur est demandée par leurs propriétaires.

Figure 1 blogue 2

Figure 1. Figure représentant la situation expérimentale. Il est à noter que le propriétaire 2 n’est visible qu’au travers de la fenêtre lors de la condition 3.

Le chien est tout d’abord introduit dans une pièce expérimentale (Figure 1) où un expérimentateur et l’un de deux propriétaires (présent pour les trois conditions) se trouvent derrière un miroir recouvert d’un drap noir (Condition 1). Le drap est ensuite retiré du miroir (Condition 2). Le propriétaire se trouvant derrière le miroir qui était jusqu’à présent demeuré passif demande au chien de s’asseoir devant le miroir et une fenêtre se situant derrière le chien est ouverte (Condition 3). Par cette fenêtre, il est possible grâce à la réflexion que présente le miroir d’y voir le deuxième propriétaire présentant le jouet préféré du chien. Il est à noter que le chien peut se déplacer librement dans la pièce à tout moment et qu’il est seulement encouragé par le premier propriétaire à demeurer devant le miroir lors de la troisième condition.

Pour chacune des trois conditions, le comportement des chiens est noté à l’aide d’une technique à intervalle partielle. Selon cette technique, la présence de certains comportements prédéterminés est notée comme présent si le chien produit le comportement durant un intervalle de 5 secondes. Trois types de comportement sont observés pour chacune des conditions : (1) des comportements d’exploration du miroir, (2) la fréquence de mouvement de la tête du miroir à la fenêtre et (3) la fréquence de mouvement de la tête de la fenêtre au miroir. Dans l’ensemble, les résultats indiquent qu’il n’y a pas de différence entre les trois conditions au niveau du nombre de comportements d’exploration vis-à-vis le miroir. Cela démontre que chez le chien domestique, la présence d’un miroir n’est pas un événement nouveau ou du moins qui provoque un niveau élevé de curiosité.

Les chiens portent cependant plus attention au miroir dans la troisième condition que dans la première et deuxième condition et ils portent plus attention dans la deuxième condition que dans la première. Malheureusement, ces résultats ne révèlent à eux seuls que très peu d’information. En effet, dans la troisième condition le chien est forcé en position assise devant le miroir à la demande du propriétaire. De plus, le miroir est physiquement inaccessible lors de la première condition. Ces deux disparités méthodologiques peuvent donc facilement expliquer ces résultats.

En ce qui concerne la fréquence de mouvement de tête entre le miroir et la fenêtre un effet de condition est présent. Les chiens font plus de mouvements de tête du miroir à la fenêtre dans la troisième condition que dans les deux autres conditions. Des quarante chiens prenant part à l’étude, sept d’entre eux ont tourné leur tête du miroir à la fenêtre au moins une fois. Cependant, de ces sept chiens, seulement deux ont porté attention à la fenêtre plus qu’au miroir après leur premier mouvement de tête. Il est donc possible que ces sept chiens soient capables d’inférer la position du deuxième propriétaire grâce à la réflexion dans le miroir. Cette interprétation est cependant peu probable lorsque l’on considère que malgré le fait que 26 chiens ont passé au moins 23% de leur temps dans la troisième condition à regarder dans le miroir, aucun d’entre eux ne s’est retourné pour regarder le deuxième propriétaire. De plus, les résultats des deux chiens qui ont porté une attention à la fenêtre de façon significative après s’être retournés ne sont pas sans ambiguïté. L’un des chiens fait une pose pendant son mouvement de tête lui permettant ainsi de possiblement apercevoir le deuxième propriétaire grâce à sa vision périphérique. Le second chien de son côté ne démontre pas un niveau d’excitation supérieur précédant son mouvement de tête vers la fenêtre, laissant ainsi croire que le mouvement de tête est initialement dû au hasard et non à sa capacité à inférer la position de son propriétaire grâce à la réflexion que présente le miroir.

De façon générale, les résultats démontrent que le chien domestique ne comprend pas ou du moins n’est pas capable d’utiliser l’information présentée par la réflexion d’un miroir de façon spontanée.

Études futures

Bien que le chien ne soit pas en mesure d’utiliser un miroir pour inférer la position d’un propriétaire présentant un jouet de façon spontanée, il est possible que le chien soit en mesure d’utiliser un miroir après une certaine période d’entrainement. En effet, les chiens dans cette étude ne sont qu’exposés brièvement au miroir (à noter que le temps d’exposition des chiens à chacune des trois conditions n’est malheureusement pas indiqué dans l’article original), il est donc probable que cette courte exposition au miroir ne soit pas suffisante pour que le chien en vienne à comprendre les contingences associées avec le miroir. Pour une comparaison, Epstein, Lanza et Skinner (1981) entrainent des pigeons pendant environ 15 heures à picorer sur un point bleu présenté en premier lieu sur le corps des pigeons et ensuite à différents endroits à l’intérieur de la boîte expérimentale (voir vidéo pour un exemple). Dans la condition de test, les pigeons sont tous en mesure de picorer un point placé sur leur abdomen qui n’est visible qu’à partir d’un miroir. Les auteurs se gardent bien d’interpréter ces résultats comme une démonstration d’une reconnaissance de soi de la part des pigeons, mais plutôt comme une simple démonstration de la force d’un conditionnement sur les comportements des pigeons.

Il est aussi possible que les chiens puissent démontrer la capacité d’utiliser un miroir dans une tâche plus traditionnelle telle la tâche de marque. Dans cette tâche une marque de couleur est placée sur le corps de l’animal à un endroit où il n’est pas possible de l’apercevoir sans l’utilisation de la réflexion fournie par le miroir. Dans cette tâche des espèces telles le chimpanzé (Gallup, 1970), le dauphin (Reiss et Marino, 2001) et l’éléphant asiatique (Plotnik, de Wall et Reiss, 2006) sont en mesure de porter attention à la marque présente sur leur corps indiquant une forme de compréhension de ce que reflète le miroir (attention à la leçon que nous présente Epstein et coll. sur les dangers de faire une telle affirmation).

Il serait intéressant dans une étude future de comparer la capacité du chien domestique et loup dans une tâche de marque. Ces résultats permettraient de mettre en perspective la notion de domestication dans la reconnaissance de soi et dans la formation d’un concept de soi.

Références

Pour ceux qui seraient intéressés à consulter les articles auxquelles je fais référence dans mon commentaire :

Epstein R, Lanza RP, Skinner BF. (1981). “Self-awareness” in the pigeon. Science, 212(4495), 465-466. doi:10.1126/science.212.4495.695.

Vidéo de la réplication de l’étude d’Epstein et coll. par Robert W. Allan, James S. DeLabar et Claudia D. Cardinal :

http://www.youtube.com/watch?v=0Ga5o9cyg9A

Gallup, G.G., 1970. Chimpanzees: self-recognition. Science 167, 86-87.

Howell TJ, Bennett PC. Can dogs (Canis familiaris) use a mirror to solve a problem? (2011). Journal of Veterinary Behavior: Clinical Applications and Research, 6(6), 306-312. doi:10.1016/j.jveb.2011.03.002.

Plotnik, J.M., de Waal, F.B., Reiss, D., 2006. Self-recognition in an Asian elephant. Proc. Natl. Acad. Sci. USA 103, 17053-17057.

Reiss, D., Marino, L., 2001. Mirror self-recognition in the bottlenose dol- phin: a case of cognitive convergence. Proc. Natl. Acad. Sci. USA 98, 5937-5942.

Auteur de ce commentaire :

Pierre Nadeau-Marchand, étudiant à la maîtrise en psychologie, Université de Moncton. Commentaire préparé dans le cadre du cours PSYC6423 (séminaire d’études dirigées)

 

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About Sylvain Fiset

Ph.D, professor of psychology Main field of research: animal cognition Secteur des Sciences Humaines Université de Moncton, Campus d'Edmundston Edmundston, N.-B. Canada E3V 2S8
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