Les chiens domestiques possèdent-ils un sens de la justice et de l’équité ?

Dans leur ouvrage intitulé Animal Cognition, Clive Wynne et Monique Udell introduisent la notion d’aversion aux iniquités. L’aversion aux iniquités est présente lorsque des partenaires résistent à des choix qui produisent des résultats inéquitables. Cette capacité découle de la capacité d’un individu à évaluer les coûts et les gains associés à ses propres actions et de les mettre en perspective avec les actions d’autres individus. Il est avancé que cette évaluation coût-bénéfice et les réactions négatives produites par une répartition inégale des récompenses sont cruciales à l’évolution de la coopération chez une espèce. Bien que la sensibilité aux iniquités soit principalement étudiée chez les primates non humains (e.g. Brosnan et de Wall, 2003), ceux-ci ne sont pas la seule espèce à manifester des comportements de coopération. Un très bon exemple est celui du chien domestique. En effet, plusieurs auteurs ont émis l’hypothèse que le chien domestique a été sélectionné par l’humain au cours des 15 000 dernières années pour sa capacité à coopérer avec l’être humain. Les chiens de chasse qui récupèrent les prises de leur maître ou encore les chiens assistant les personnes présentant un handicap physique sont deux exemples de la capacité du chien domestique à coopérer avec l’être humain dans sa vie de tous les jours. C’est justement cet historique de coopération entre l’homme et le chien qui pousse Friederike Range, Lisa Horna, Zsófia Viranyib et Ludwig Huber (2009) à postuler que le chien domestique devrait être sensible à une distribution inégale de récompenses données par un humain. Le présent commentaire résume l’étude de Range et ses collaborateurs, propose une explication alternative à leurs résultats et suggère une étude future dans le but d’améliorer la compréhension de la sensibilité des canins aux iniquités.

Dans une première expérience, 29 chiens âgés de 6 mois et plus sont sélectionnés pour leur capacité à donner la patte à 30 reprises à un expérimentateur non familier. Ces chiens sont soumis à quatre conditions sociales où un chien « sujet » (S) et un chien « partenaire » (P) sont placés côte à côte. Le nombre d’essais avant que le chien S arrête de donner la patte, le nombre de fois où l’expérimentateur donne la commande de donner la patte (jusqu’à un maximum de 10 répétitions) et des manifestations de stress (se gratter, bailler, se lécher la bouche et éviter le regard du chien partenaire) sont mesurées seulement pour le chien S et servent de variables dépendantes. Il est à noter que chaque chien de chacune des paires de chiens agît comme chien S pour quatre conditions avant de devenir chien P pour les quatre conditions de son partenaire. Le chien P est toujours le premier chien à donner la patte suivie du chien S, et ce pour les 30 essais de chacune des conditions.

Les conditions sont les suivantes : (1) Dans la condition de base (Equality Test), les deux chiens donnent la patte et sont récompensés par de la nourriture de faible qualité (pain). (2) Dans la condition d’inégalité de la qualité de la nourriture (Quality Test), les deux chiens donnent la patte, mais le chien P reçoit de la nourriture de bonne qualité (saucisse) et le chien S de la nourriture de faible qualité (pain). (3) Dans la condition d’inégalité de la récompense (Reward Iniquity), les deux chiens donnent la patte, mais seulement le chien P est récompensé avec de la nourriture (pain) alors que le chien S ne reçoit aucune nourriture. (4) Dans la condition où l’effort du chien est testé (Effort Control), le chien P reçoit de la nourriture sans donner la patte alors que le chien S reçoit de la nourriture seulement lorsqu’il donne la patte. Deux autres conditions dans lesquelles les chiens sont testés de façon individuelle sont aussi administrées. (5) Dans la condition qui teste la capacité du chien à donner la patte 30 fois à un expérimentateur non familier, le chien reçoit de la nourriture (pain) à chaque fois qu’il donne la patte. (6) Dans la condition contrôle sans récompense (No Reward), le chien donne la patte, mais il n’est jamais renforcé avec de la nourriture.

Les résultats de la première expérience suggèrent que le chien domestique est sensible aux iniquités, mais seulement dans la condition d’inégalité de la récompense. En effet, dans cette condition où seulement le chien P reçoit de la nourriture après avoir donné la patte, les auteurs observent que le chien S cesse de donner la patte plus rapidement, que le nombre de répétitions de la commande de donner la patte est plus élevée et que les comportements liés au stress sont plus nombreux lorsque comparés au niveau de base où les deux chiens reçoivent de la nourriture pour avoir donné la patte. De plus, lorsque les résultats de la condition Reward Inequity sont comparés à ceux de la condition asociale (No Reward) où le chien est seul et ne reçoit pas de nourriture, les chiens cessent de donner la patte plus rapidement dans la condition Reward Inequity.

Comme les auteurs l’expliquent, ces résultats peuvent être attribués à la seule présence d’un autre chien plutôt qu’à la distribution inégale de nourriture entre les deux chiens. En effet, il est possible que la différence observée entre la condition RI et la condition asociale (No Reward) soit tout simplement dû au fait que la présence d’un autre chien produit un phénomène s’apparentant à de la facilitation sociale, ce qui pousse le chien S à donner la patte plus longtemps. Si cela est le cas, le chien est donc sensible à la présence d’un autre chien plutôt qu’à la distribution inégale des récompenses. Pour tester cette hypothèse alternative, deux autres conditions sont donc administrées à 14 autres chiens dans une seconde expérience. (1) Dans une première condition, les deux chiens donnent la patte, mais ne reçoivent aucune nourriture. (2) La deuxième condition est identique à la condition Reward Inequity de la première expérience. Ainsi, si une différence est observée entre les deux conditions, l’interprétation selon laquelle la seule présence du chien est suffisante pour créer la différence ne tient plus.

Malgré le fait que les auteurs n’obtiennent pas de résultats significatifs entre les deux conditions (p = 0,08) en ce qui concerne le nombre d’essais où les chiens donnent la patte, ils choisissent tout de même d’interpréter ce résultat comme une tendance. Pour supporter cette interprétation, ils notent que les chiens de la condition Reward Inequity nécessitent plus de commandes de la part de l’expérimentateur pour donner la patte, regardent plus le chien P et démontrent plus de comportements reliés au stress.

Bien que les résultats de cette étude soient impressionnants et supportent le fait que le chien domestique présente une certaine sensibilité à une distribution inégale de récompense, l’indifférence du chien domestique dans les conditions où la qualité de la nourriture est manipulée (Quality Iniquity) est selon moi tout aussi intéressante. En effet, comme les auteurs le mentionnent dans leur discussion, il est possible que pour le chien domestique, la seule présence d’une récompense procurée par un être humain soit un motivateur tellement efficace que la qualité de celui-ci ne soit pas assez saillante pour que le chien remarque une différence. Cette interprétation soulève donc des questions très importantes et qui, à ma connaissance, ne sont pas adressées dans la littérature. Par exemple, quelles propriétés d’une récompense sont importantes pour le chien domestique, quelle valeur le chien domestique attribut-il a différente récompense (renforcement social versus nourriture) et comment le processus de domestication a modifié la motivation du chien domestique à obtenir des récompenses.

Il serait donc intéressant dans une étude future de comparer le chien domestique et le loup dans une situation où, après avoir effectué une tâche simple. Par exemple, après avoir tout simplement traversé un couloir et s’être dirigé directement vers un expérimentateur, un premier expérimentateur offre une récompense sous forme de renforcement social alors qu’un second expérimentateur offre une récompense sous forme de nourriture (ordre contrebalancé entre participants). Après plusieurs essais d’entrainement où les animaux sont exposés aux deux types de récompense, un essai test est administré ayant comme objectif de mesurer la préférence envers l’un ou l’autre des expérimentateurs (chacun des expérimentateurs étant associés à un type de récompense). L’essai test est identique aux essais d’entrainement, mais au lieu qu’un seul expérimentateur soit présent pour procurer la récompense après la tâche, les deux expérimentateurs sont présents et demeurent neutres vis-à-vis l’animal. La préférence pour un type de renforcement ou l’autre est mesurée par le comportement d’approche de l’animal. Par exemple, le fait qu’un animal se dirigerait en premier vers l’expérimentateur qui procurait de la nourriture serait interprété comme une préférence pour le renforcement alimentaire plutôt que pour le renforcement social. Dans une telle situation, la comparaison entre le chien domestique et le loup permettrait de découvrir si ces deux espèces perçoivent une différence entre ces types de renforcement et en second lieu d’explorer si le processus de domestication du chien a influencé la valeur que chacun de ces types de récompenses détient.

 

Pour ceux qui seraient intéressés à consulter les articles auxquelles je fais référence dans mon commentaire :

Brosnan, S. F., & de Waal, F. B. M. (2003). Monkeys reject unequal pay. Nature, 425(6955), 297-299. doi:10.1038/nature01963.

Pour une illustration de l’étude de Brosnan et de Wall (2003):

https://www.youtube.com/watch?v=lKhAd0Tyny0

Range, F., Horn, L., Viranyi, Z., & Huber, L. (2009). The absence of reward induces inequity aversion in dogs. Proceeding of the National Academy of Sciences of the United States of America, 106(1), 340-345. doi:10.1073/pnas.0810957105.

Pour une illustration de l’étude de Range et al. (2009) :

https://www.youtube.com/watch?v=h6Rgr2Dtzi4

Auteur de ce commentaire :

Pierre Nadeau-Marchand, étudiant à la maîtrise en psychologie, Université de Moncton. Commentaire préparé dans le cadre du cours PSYC6423 (séminaire d’études dirigées).

 

 

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About Sylvain Fiset

Ph.D, professor of psychology Main field of research: animal cognition Secteur des Sciences Humaines Université de Moncton, Campus d'Edmundston Edmundston, N.-B. Canada E3V 2S8
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